"Il s'est roulé par terre en hurlant au milieu de l'hypermarché, j'avais l'impression que tout le monde me regardait, quelle honte!"

"T'as pas le droit de pleurer, t'es un grand!"

"J'en peux plus, je craque, j'ai l'impression de vivre avec un tyran, c'est une lutte de tous les instants!"

"Chiales, tu pisseras moins..."

Ces phrases te parlent? Tu dois certainement être parent ou éleveur professionnel de maximonstres. Bienvenue dans ce qui peut, parfois, être un enfer quotidien. Les réactions explosives des enfants, disproportionnées, inattendues, incompréhensibles, pour nous, adultes. C'est totalement épuisant. Heureusement, tu n'es pas seul. Petit retour théorique sur les neurosciences affectives avant de te donner les 6 clés pour accompagner la frustration du jeune enfant.

Il y a moins de 50 ans que les neurosciences ont fait leur apparition, l'étude de l'anatomie et du fonctionnement du système nerveux et notamment du cerveau. C'est un fait, le cerveau de l'enfant est totalement immature mais également très fragile. A la naissance, le bébé est doté de cent milliards de neurones mais moins de la moitié sont interconnectés: comment te dire, qu'il va y avoir du boulot! D'ailleurs, sais-tu à quel âge notre cerveau d'humain est-il totalement mature, totalement développé? Vers 25 ans! Oui, 25 ans!!!

Les recherches de Allan Schore, Bruce Mac Ewen et Michaël Meaney ont permis à Catherine Gueguen (pédiatre), d’aborder les neurosciences affectives et le rôle vital des émotions. Les émotions constituent une réaction biologique à un événement extérieur. Avant l'âge de 5 ou 6 ans, l'enfant ressent des émotions mais il n'est pas encore capable de les canaliser. Il vit ses émotions "sans filtre" avec un cerveau archaïque, un cerveau qui répond à son besoin de survie. C'est là que surviennent les tempêtes émotionnelles: cris, hurlements, pleurs, griffures, morsures, corps dans des mouvements de violence... C'est tout à fait naturel. Néanmoins, toute expérience émotionnelle a un impact sur le cerveau de l'enfant: un impact positif lorsqu'un adulte l'accompagne, un impact négatif lorsqu'il est seul et totalement incapable de maîtriser ou canaliser sa tempête émotionnelle.

Prenons l'exemple de Samuel, 3 mois, qui pleure dans son lit pour comprendre ce qu'il se passe au niveau du cerveau. Lorsque ses parents ne répondent pas à ses pleurs, son cerveau commence à secréter du cortisol, des molécules de stress. Catherine Gueguen explique que la sécrétion de cortisol en grande quantité et de manière prolongée (c'est-à-dire que l'enfant est dans un état de stress sur du long terme), cela peut détruire des cellules cérébrales dans le cortex préfrontal, zone du cerveau siège des processus cognitifs, des processus affectifs et motivationnels et de l'autogénération des comportements. La destruction des cellules du cerveau d'un enfant! Samuel à 3 mois, en pleurs, ne peut pas s'apaiser tout seul: son cerveau est encore immature, il ne peut pas se raisonner. Les connexions dans son cortex préfrontal ne sont pas formées et Samuel est encore totalement incapable de gérer ses émotions. Néanmoins, lorsque ses parents le maternent et répondent à ses pleurs, son cerveau va maturer (il va apprendre de l'expérience) et l'hippocampe, une zone centrale du cerveau permettant la mémorisation et l'apprentissage, se développera: le cerveau va  alors sécréter de l'octytocine (une molécule qui permet le sentiment d'empathie et de mieux gérer ses émotions) et la protéine BDNF qui permet aux cellules cérébrales de se développer. C'est un vrai constat au niveau biochimique, le maternage agit que le système nerveux et permet de mieux gérer ses émotions.

Autre exemple avec Julia, 2 ans, qui mord un de ses pairs à la halte-garderie. Son cerveau est encore immature, à la moindre contrariété, les tempêtes émotionnelles se manifestent. Pourtant, Julia, à 2 ans, n'est ni caractérielle, ni capricieuse, ni méchante: son instinct de survie l'a poussé à une réaction impulsive violente. C'est simplement la manifestation de son cerveau archaïque.

Voilà ce que les neurosciences affectives nous ont apportées. C'est prouvé scientifiquement qu'il y a des conséquences profondes au niveau du cerveau!

La violence et l'humiliation (physique ou verbale) entrave le bon développement du jeune enfant. Les punitions corporelles peuvent générer des troubles du comportement chez l'enfant (anxiété, agressivité ou dépression). La dévalorisation des parents entraîne du stress et donc une non maturation du cerveau. Ce qui fait? Des enfants qui même après leur sixième année, sont totalement dominés par leurs impulsions et leurs tempêtes émotionnelles. Parfois, il peut même avoir des répercussions à l'âge adulte: comme la dureté, l'insensibilité, et les attitudes associales. La bienveillance, le maternage, l'empathie et les mots posés autour des émotions de l'enfant lors de ses tempêtes émotionnelles permettent de faire mûrir le cerveau de l'enfant, ce dernier sera alors moins soumis à ses pulsions. Les avancées en neurosciences véhiculent aujourd’hui un message très simple (et en même temps très inquiétant) : l’expérience précoce est littéralement inscrite dans notre cerveau, pour le meilleur ou pour le pire. C’est-à-dire que les expériences positives et négatives que les enfants vivent pendant leur petite enfance ont des effets durables sur l’ensemble de leur vie, même s’ils n’en garderont aucun souvenir explicite. N’oublions pas que nous n’avons aucun souvenir avant l’âge de 3-4 ans et que jusqu’aux années 70, nous étions persuadés que les enfants ne ressentaient pas la douleur, ils étaient alors opérés sans anesthésie. Les expériences répétées, positives ou négatives, qu’ils vivent, jour après jour, vont alors déterminer leurs compétences sociales, émotionnelles, intellectuelles.

Alors comment être maternant et bienveillant pour accompagner au mieux la frustration du jeune enfant?

Laisser exprimer la frustration du jeune enfant. Les manifestations de la frustration : la colère, la violence, les pleurs, les cris, appelés « tempêtes émotionnelles » ne sont pas à inhiber. C’est un apprentissage nécessaire pour le jeune enfant, une expérience saine si elle est accompagnée avec empathie par l’adulte. De toute manière, la frustration est inhérente à tout processus d'apprentissage et elle se manifestera de notre naissance à notre mort.

 Mettre des mots sur les émotions de l’enfant. Lors de ces tempêtes émotionnelles, c’est le cerveau archaïque de l’enfant qui s’exprime, lui seul ne peut pas apaiser ces émotions qui le dépassent, qu’il ne maîtrise pas. L’adulte doit alors faire preuve d’observation fine et d’analyse poussée pour mettre des mots sur ce qu’il ressent. Es-tu triste de voir partir maman ? Es-tu en colère de ne pas pouvoir manger un gâteau ? Es-tu fâché de devoir quitter le square ? Es-tu contrarié de ne pas pouvoir jouer avec cette poupée que l’autre fillette a dans les bras? As-tu peur de ce monsieur que tu ne connais pas qui est venu tondre la pelouse ? Es-tu dérangé que ta couche soit souillée? Tenter de trouver l'émotion que ressent l'enfant lors de la manifestation de sa frustration c'est lui permettre, au fur et à mesure son apprentissage.

Laisser deux choix simples à l’enfant. L’enfant a un cerveau binaire, il n’y a pas de demie mesure. Lui poser la question « Qu’est-ce que tu veux ? » ouvre bien trop de champs de possibilités qu’il est incapable d’analyser : son cerveau est immature pour un choix aussi démesuré. Pour palier à une frustration, laisser deux choix simples et compréhensibles à l’enfant. Par exemple, Marion refuse de mettre ses chaussures tendues par son père pour sortir dans la rue. Expliquer à Marion ma peur qu’elle se blesse dans la rue en ayant les pieds nus, qu’elle est peut-être fâchée parce que ce n’était pas la paire de chaussures qu’elle souhaitait mettre et lui proposer de choisir entre les bottes en caoutchouc et les ballerines. Cela ne marchera pas à tous les coups, je l'avoue. Cependant, exprimer sa propre émotion, tenter de mettre des mots sur l'émotion de l'enfant, trouver un compromis pour apaiser la tempête émotionnelle, aboutira à l'apprentissage de la gestion de sa frustration, au fur et à mesure des expériences bienveillantes.

Mettre un cadre clair. La dérive de la pédagogie bienveillante, lorsqu’elle est survolée et non comprise, c’est l’enfant roi, l’enfant tout-puissant et la célèbre phrase de Mai 68 : « Il est interdit d’interdire ». Or, la frustration et l’expérience de ces tempêtes émotionnelles sont nécessaires à la maturation du cerveau et à l’apprentissage de la vie. Mettre un cadre clair, qui ne soit ni trop stricte ni trop large, permet de les sécuriser. Exprimer ses propres émotions, employer la forme affirmative le plus souvent possible, laisser deux choix simples à l’enfant mais rester droit dans les règles de vie qui nous sont propres. Par exemple, si c’est taper une personne c’est hors de votre cadre, exprimer l’interdit mais proposer un lieu où cette expression de la colère pourra avoir lieu : mordre un coussin, frapper le sol, hurler à l’extérieur… Les enfants cherchent la stabilité de l’adulte. Il ne faut cependant pas tout lui permettre. Il est bon de lui transmettre des valeurs et de poser des limites, mais toujours avec bienveillance 

Rester congruent. Un mot barbare pour dire que nos émotions, nos attitudes, notre communication non verbale doit être en parfaite adéquation avec notre communication verbale. Impossible de dire à l’enfant : « Tu te sens triste ? » en lui affichant un grand sourire ou en riant par sa bouille prête au comique. Son décodage entre vos paroles et ce que vous renvoyez serait complètement faussé et l’accompagnement pour apaiser cette tempête émotionnelle serait impossible : l’enfant resterait dans son stress.

 Savoir déléguer lorsque l’on se sent dépasser. Dans notre société à la course à la performance, où l’on doit être de super parent, de super pro, de super femme/homme, de super époux/épouse, de super ceci et cela, nous subissons une pression de dingue. Mais nous ne sommes que des humains, a fortiori des animaux. Donc totalement faillibles. Il est important de connaître aussi ses propres limites, d’exprimer ses émotions lorsque l’on se sent dépasser et de pouvoir déléguer la gestion de certaines tempêtes émotionnelles lorsque ce n’est plus possible pour vous (un parent, un ami, une marraine, un professionnel à l'écoute…).

Pour conclure, c'est épuisant d'accompagner les jeunes enfants: 6 années d'intense labeur et pourtant si fondatrices dans leur développement. Alors je te dis bravo à toi parent, à toi éleveur professionnel de maximonstres pour toutes les ressources que tu mobilises chaque jour. N'oublie pas que ton enfant ne dirige pas ses réactions contre toi, il ne cherche pas à te nuire, il n'a pas la maturation cérébrale nécessaire pour faire ce cheminement. De plus, la frustration elle-même est un sentiment passager, un état d’incertitude qui ne nous définit pas comme individu.

Alors haut les coeurs...force et courage...nous sommes tous dans la même galère!

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