C'est fou comme les souvenirs peuvent être étranges. Certains, je les ai oublié, purement effacés de ma mémoire, alors que d'autres, de longues années après, sont aussi frais et vivaces que s'ils s'étaient déroulés hier. Ce 19 juillet 2010, je m'en souviendrai toute ma vie. Parce que c'était l'inattendu. Parce que c'était une si belle surprise. Le jour où je suis devenue maman...

Après plus de trois ans d'amour, avoir un mini-nous était une évidence, un désir profond aussi bien pour Papa Prout que pour moi. Zébulon s'est accroché au début du mois de novembre 2009, par un froid hiver stéphanois. Malgré l'arrêt de travail à 3 mois de grossesse, malgré l'alitement et l'hypertension, j'ai vécu une grossesse idyllique, heureuse de toutes ces nouvelles sensations, de cette rencontre se rapprochant au fil des jours. Pour un problème de coagulation, je n'avais pas le droit à la péridurale, j'étais préparée depuis le début à l'inattendu, aussi bien accoucher "à l'ancienne", que d'être césarisée par anesthésie générale. Etonnamment, ça me rendait très zen. L'hôpital est depuis toujours ma deuxième maison. Et je crois que c'est mon état d'esprit qui a rendu ce jour si magique.

J'ai encore la sensation des cartes du 1000 bornes dans les mains, l'air qui peinait à entrer par la porte-fenêtre de l'appartement, mes jambes allongées sur la chaise en face de moi. Ce dimanche 18 juillet 2010, l'heure de l'apéro. Pour la première fois de ma vie, j'étais en train de perdre face à Papa Prout, pas une seule botte dans mon jeu, impossible de dénicher une seule carte de défense, c'était la loose. Et j'ai eu les premiers symptômes de la pré-éclampsie. La tête qui tourne. Le bourdonnement dans les oreilles, Les petites mouches noires devant les yeux. Je le savais, mon gynécologue me l'avait maintes fois dit, ces signes ne sont pas à prendre à la légère. J'étais à 38 SA. J'ai appelé la maternité et la sage-femme m'a demandé de venir immédiatement. Depuis longtemps la valise pour la maternité était prête dans la voiture. Mais pour nous, ce n'était pas le moment, juste un contrôle avant de finir les trois dernières semaines de grossesse. Nous sommes partis comme çà, laissant l'apéro en plan, l'appartement figé dans une étrange normalité.

Monitoring, prise de tension, salle de contrôle. Coup de bol c'est mon gynéco qui est de garde. J'ai pris 34 kg. J'ai mes jambes et mes pieds qui ont triplé de volume. Je m'en étais à peine rendue compte. Ma tension est au taquet, mais pas la moindre contraction à l'horizon. Je me rappelerai toute ma vie de la réaction de Papa Prout quand le gynéco a annoncé: "C'est plus prudent de déclencher." Il est devenu jaune comme les draps d'hôpital. "Quoi? Demain?" Non non, là maintenant tout de suite. Il était 20h30. Moi, j'étais euphorique: j'allais enfin rencontrer notre princesse. C'était notre moment. Papa Prout était plus terre à terre, ce qui le stressait, c'était de trouver quelqu'un pour le remplacer au boulot 8h plus tard. J'ai commencé à perdre la notion du temps.

Passage éclair en salle de pré-travail, blouse bleue, pose de la perfusion puis installation en salle de travail. J'ai l'impression d'être une reine dans ce lit immense. Il y a de beaux dessins au mur, une baignoire, et même un poste CD. Les premières doses d'ocytocine s'infiltrent dans mes veines. Je contracte un peu mais rien de méchant, je lis Closer et je plaisante avec Papa Prout qui ne réalise pas bien ce qui est en train de se passer. Le temps passe, on me contrôle fréquemment mais le col ne bouge pas. La sage-femme décide de me percer la poche des eaux. Cette sensation unique de faire pipi sans faire pipi. J'ai mouillé tout le lit, qu'on a dû changer deux fois. Les contractions s'intensifient mais en fait, j'ai pas vraiment mal. C'est plus de l'inconfort. Malgré tout, rien ne se passe. Mon corps n'est définitivement pas prêt.

Le gynécologue revient me voir vers 2h du matin et m'annonce la césarienne. Papa Prout pourra même y assister. L'anesthésiste de garde est celui qui a fait ma consultation, quelques jours plus tôt. Je suis plutôt veinarde, j'ai pas à tout réexpliquer mon dossier. On m'emmène au bloc et assise sur la table d'opération, l'anesthésiste me pose la rachi. Trois fois. Trop court, trop loin, apparament je suis pas faite comme il faut. Cette aiguille-là, je m'en souviens. Tout de suite cette sensation bizarre dans les jambes, je sens presque plus rien, vite, il faut que je m'allonge. Bras en croix, champs, masque à oxygène, c'est parti. Il y a de la musique. Je sens une odeur spéciale, une odeur qui me restera gravée, celle d'un petit cochon grillé, oui, la couenne du cochon au barbecue. Les médecins sont en train de m'inciser. Je sens mon ventre balloté, à droite à gauche, on le tire. Je n'ai pas mal mais cette sensation est étrange. Inhabituelle. Papa Prout vient me rejoindre, habillé en schtroumpf. Lui n'aime pas les hôpitaux, je dois le rassurer. "Le masque, c'est rien, je vais bien, c'est pour que le bébé ait une bonne oxygénation." Puis un ploc, je sens que le fruit de mes entrailles est extirpé vers la lumière.. Et un cri. Ce cri, puissant, qui vrille mon coeur, c'est elle. Trois nuits par semaine d'Indochine résonne dans le bloc, mais je n'entends qu'elle. Coupée du monde. Il est 4h01 du matin en ce 19 juillet 2010.

On me l'a présente, mais je ne me souviens plus de ce premier regard. Papa Prout part avec Zébulon et la sage-femme. Moi, il faut me recoudre. Je suis sonnée. Je demande si elle va bien. Quelques instants plus tard, la sage-femme revient m'annoncer sa taille et son poids, elle fait son premier peau à peau avec Papa Prout. Je n'ai plus d'autres souvenirs jusqu'au retour en salle de réveil. Ils sont là tous les deux quand j'entre sur mon lit. Je n'ai pas mal, je suis envahie d'amour. On me la pose tout contre moi, elle est chaude et douce, de longs doigts, quelques cheveux et un regard unique qui me transperce. Bonjour toi. Elle est d'un calme olympien. Cette première vraie rencontre, à trois, notre toute nouvelle famille...

 

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